La réduction de la durée hebdomadaire du travail en France pourrait-elle endiguer la hausse du chômage ?

La réduction de la durée hebdomadaire du travail en France pourrait-elle endiguer la hausse du chômage ?

Le chômage va atteindre des sommets sans précédent alors que nous nous préparons à un automne et un hiver difficiles pour les travailleurs et les entreprises. Mais les économies frappées par le coronavirus en 2020 pourraient tirer des leçons de la France de la fin des années 1990. Pour lutter contre le chômage, la France a adopté des lois révolutionnaires il y a 20 ans, stipulant qu’un emploi à temps plein serait de 35 heures au lieu de 39 par semaine.

« Si la politique a un sens, c’est le moment de le prouver ». Lorsque Martine Aubry, la secrétaire d’État française au travail, a présenté le projet de loi visant à réduire la durée légale du travail hebdomadaire de 39 à 35 heures en 1998, elle savait qu’elle allait entrer dans l’histoire. Les socialistes, avec les verts et les communistes, avaient remporté les élections législatives de 1997 en promettant de lutter contre les niveaux records de chômage par des mesures radicales : des emplois pour les jeunes et le secteur public, et une réduction de la semaine de travail sans perte de salaire.

Vingt ans après l’adoption des deux lois Aubry, la plupart des Français restent favorables à la réduction de la semaine de travail. Selon le philosophe et sociologue Dominique Meda, qui publie le mois prochain Le Manifeste Travail, Démocratiser, Démarchandiser, Dépolluer, « les gens en profitent pour passer plus de temps avec leurs enfants, se reposer, faire du bricolage et du jardinage, cuisiner, voir des amis ou réorganiser leurs courses ».

Néanmoins, les 35 heures sont encore une mesure controversée à ce jour, et le débat ne semble jamais s’arrêter. « Dès le début, il y a eu des réactions extrêmement violentes », explique Meda. « Les employeurs sont majoritairement opposés à cette mesure, et l’idée véhicule les clichés de gens qui n’aiment plus travailler, de gens qui sont paresseux… On nous répète sans cesse que les Français travaillent moins que les autres, et cela est censé expliquer notre situation économique et sociale ».

Deux décennies plus tard, la situation n’a pas beaucoup changé. L’assemblée des citoyens sur le climat de cette année en est la preuve la plus récente : une proposition visant à réduire la semaine de travail à 28 heures a été avancée avant d’être rapidement rejetée, une majorité de délégués craignant que cela ne mette en péril la crédibilité des travaux de l’assemblée.

Cependant, en Allemagne, le puissant syndicat IG Metall a demandé des semaines de travail plus courtes pour sauver des emplois. Au Royaume-Uni, le groupe de réflexion Autonomy réclame une semaine de travail de quatre jours dans le secteur public pour créer un demi-million d’emplois. Et en France, la CGT (Confédération générale du travail, en anglais), le plus grand syndicat du pays en termes d’effectifs, a renouvelé sa campagne il y a quatre ans pour réduire la semaine de travail à 32 heures.

« Travailler moins pour travailler tous », c’est ce qu’ils estiment devoir être réalisé, selon la deuxième plus haute représentante de la CGT, la secrétaire générale de la confédération, Nathalie Verdeil. « Nous relançons notre campagne des 32 heures dans un contexte de montée du chômage, car jusqu’à un million d’emplois pourraient disparaître en France d’ici la fin de l’année. La situation des jeunes est particulièrement difficile. Les 32 heures pourraient nous aider à lutter contre la précarité, à promouvoir le bien-être, l’égalité des sexes et un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée », affirme-t-elle.

Les syndicats et certains membres de la gauche affirment que la réduction du temps de travail est économiquement justifiée, mais certains disent que le tableau est plus complexe. La semaine de travail de 35 heures a créé 350 000 nouveaux emplois, selon les estimations les plus récentes. Mais Nicolas Bouzou, économiste et auteur de plusieurs livres – dont son dernier, L’amour Augmenté – soutient que la réduction de la durée du travail ne crée pas automatiquement des emplois. « Il serait étonnant que ce soit si facile : nous travaillerions tous moins et créerions plus d’emplois », dit-il. « Comme le montrent les recherches, les 35 heures n’ont créé que des emplois marginaux, mais beaucoup d’entre eux ont été créés au moment où ils ont été mis en œuvre. La croissance économique a été très forte et le gouvernement a subventionné les entreprises pour faciliter l’accès aux 35 heures : c’est ce qui a créé des emplois ».

Toutefois, il convient qu’en temps de crise, la réduction du temps de travail est économiquement judicieuse, pour autant qu’elle soit temporaire. « Lorsqu’un secteur connaît une chute brutale et ponctuelle de son activité, il est bon d’envisager une réduction du temps de travail pour éviter les licenciements. C’est exactement ce que constate le secteur de l’hôtellerie et de la restauration, et c’est exactement ce que l’Allemagne a fait dans certains secteurs ».

M. Bouzou estime également que la conversation sur la réduction du temps de travail est peut-être dépassée, car davantage de travailleurs exercent des professions où les heures précises ne sont plus comptabilisées comme c’était le cas dans les usines, par exemple. « C’est ce qui se passe déjà. Les travailleurs français ne travaillent en fait pas 35 heures par semaine, même si c’est la semaine de travail légale : ils travaillent plus que cela, 39 heures en moyenne. Il existe déjà des lois, dont celle du gouvernement socialiste de François Hollande, qui permettent de sortir du cadre des 35 heures », précise l’économiste. « Les cadres et les dirigeants ont des contrats de 35 heures, mais ils ne comptent pas leurs heures parce que c’est impossible. Ils comptent le nombre de jours qu’ils travaillent. Nous vivons dans des sociétés où il est de plus en plus difficile de compter les heures que nous travaillons. C’est pourquoi la notion de 28 ou 35 heures n’a plus beaucoup de sens. Notre société est suffisamment adulte pour permettre aux syndicats et aux entreprises de travailler ensemble et de moduler le temps de travail ».

La pandémie de coronavirus oblige les individus à réévaluer ce qui compte dans leur vie. Alors que des millions de personnes ont contracté la maladie et que des milliers sont mortes, alors qu’on nous demande de consentir à de nouvelles restrictions pour limiter la propagation du virus, notre bien-être, et celui de notre famille et de nos amis, est ce qui nous inquiète le plus.

Le débat sur le temps que nous passons à travailler porte vraiment sur cette question. « Travailler moins est non seulement un débat de société, mais aussi une conversation que nous devons avoir en tant que société », estime M. Verdeil. « Ne pas travailler ne signifie pas être inactif : beaucoup de personnes au chômage ou à la retraite sont engagées dans des organisations et des œuvres de bienfaisance. La réduction du temps de travail est un véritable geste d’émancipation car elle permet d’accéder à la culture, aux loisirs et de libérer du temps pour être des citoyens actifs … Elle libère les travailleurs du rythme implacable de la vie, en particulier dans les grandes villes où les gens se lèvent tôt, passent des heures à faire la navette et rentrent tard chez eux. Il rend la vie familiale beaucoup plus difficile ».

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